L’IA ne fait pas naître les questions de fond, elle donne une voix à celles que la technologie posait déjà
Aujourd’hui, nous regardons parfois l’intelligence artificielle un peu comme nous regardions, à une autre époque, le couplage de l’ordinateur personnel avec internet. De loin, cela pouvait sembler presque magique. Il suffisait… croyait-on !… de cliquer sur un bouton pour obtenir un résultat. Une page, une image, une animation, un site, une interface.
Ceux qui ne faisaient pas imaginaient le geste simple, presque immédiat.
Mais ceux qui faisaient savaient… Ils savaient à quel point ce bouton apparent cachait des dizaines de compétences différentes, complémentaires, parfois invisibles… Scénarisation, interaction, arborescence, ergonomie, accessibilité, code, développement, langages apparus par nécessité au fil du temps : HTML, CSS, JavaScript, PHP, MySQL, SQL, XML, JSON, métadonnées, Shell, Python… et tout ce qui venait se loger entre les lignes.
Ce n’était pas un clic. C’était une patience. Cela devenait un véritable savoir-faire.
Le bouton n’a jamais vraiment été un bouton
Il y a toujours eu cette illusion dans le numérique : l’idée que l’outil simplifie la tâche au point d’effacer le travail.
On voyait à l’écran le résultat, parfois même l’interface de production, mais on ne voyait pas les choix, les essais, les erreurs, les compromis, les heures passées à comprendre pourquoi quelque chose ne répondait pas comme prévu, et qu’il avait fallu améliorer jusqu’à rendre le tout ergonomique… réellement utilisable.
Le web a longtemps porté cette ambiguïté. Une page apparaissait dans un navigateur, et l’on pouvait croire que le travail avait consisté à déposer quelques éléments les uns à côté des autres. Pourtant, derrière cette apparente simplicité, il fallait organiser une information, penser une navigation, anticiper un comportement, prévoir un affichage, rendre un contenu lisible, accessible, maintenable. Il fallait aussi apprendre à faire dialoguer des langages qui n’avaient pas toujours été pensés ensemble.
C’est peut-être pour cela que l’arrivée de l’IA me trouble. Non parce qu’elle serait simplement un outil de plus, ni parce qu’elle annoncerait mécaniquement la fin de quelque chose. Mais parce qu’elle réactive cette vieille illusion du bouton. Avec une différence importante : cette fois, le bouton répond. Il formule. Il compose. Il donne l’impression de comprendre.
Et quand un outil commence à nous répondre, nous ne sommes plus seulement face à une machine d’exécution. Nous sommes face à quelque chose qui, peu à peu, prend place dans l’échange.
Une révolution qui ne touche plus seulement les gestes
En 2016, Natacha Polony publiait Bienvenue dans le pire des mondes. Elle y ouvrait, entre autres, un angle qui m’avait marqué. La révolution technologique des années précédentes avait déjà déplacé la place des ouvriers, des travaux physiques, des tâches que la machine pouvait remplacer ou concurrencer. Mais la nouvelle vague à venir semblait viser autre chose : non plus seulement ceux qui produisent avec leurs mains, mais ceux qui pensent, ceux qui créent, ceux qui organisent, ceux qui diagnostiquent, ceux qui réparent, ceux qui mettent en forme.
Cela changeait la nature de la question. Nous n’étions plus seulement en train de demander ce que la machine pouvait faire à notre place. Nous commencions à devoir nous demander ce qu’elle pouvait produire à partir de nos propres manières de penser.
Nous aurions peut-être dû nous préparer à ce tsunami. Anticiper. Apprendre à distinguer l’aide de la substitution, le gain de temps de la perte de recul, la délégation intelligente de l’abandon pur et simple. Mais en réalité, nous nous sommes peu préparés… Ou mal… La planche a été savonnée par mille habitudes : réseaux sociaux, flux continus, désinformation, achat du temps disponible, individualisation des pratiques, appauvrissement culturel, fragmentation de l’attention, et surtout la division de chacun.
Sherry Turkle en parlait déjà, avec Seuls ensemble : de plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines. Ce n’est pas une accusation générale. C’est plutôt une inquiétude diffuse. Nous sommes connectés, oui. Mais à qui ? À quoi ? Et pourquoi ?
L’IA est là, comme le réseau est là
Aujourd’hui, l’IA est là. Et elle restera là… Au même titre que l’informatique est là… Au même titre que les réseaux sont là… Nous pouvons faire semblant d’en douter, mais il suffit d’une panne de connexion pour comprendre à quel point cette infrastructure est devenue notre environnement.
- Coupons la connexion une heure, et déjà quelque chose se contracte. Que fait-on ? Que se passe-t-il ? Quand serons-nous reconnectés ?
- Un jour entier ? Impensable. Après le burn-out, le black-out. Et quoi qu’il en soit, nous sommes tous un peu out. Tout est out. Plus rien ne répond comme prévu.
- Je n’ose pas imaginer la suite, une panne plus longue… Ou plutôt si, parfois, je l’imagine trop bien.
Les travaux du Shift Project rappellent d’ailleurs que cette dépendance n’est pas seulement culturelle ou psychologique : elle est aussi matérielle, énergétique, infrastructurelle.
Alors je repense à Ravage, de René Barjavel. Non pour céder à la peur, mais pour rappeler que nos dépendances techniques ne sont jamais seulement techniques. Elles deviennent des habitudes, des gestes, des réflexes, des manières de vivre.
Alors quoi ? L’IA. C’est quoi au juste ? Un nouveau bouton ? Le bouton sur lequel il suffirait enfin de cliquer pour obtenir un résultat immédiat ?
Mais, au fait, de quel résultat parlons-nous ?… De celui qu’il nous faut réellement ? De celui qui correspond à une recherche pensée, discutée, objectivée ? Ou de celui que nous avons simplement envie d’entendre ?
Quand la réponse n’est plus une liste de liens
Depuis quelques années, nous étions déjà habitués à formuler des demandes en langage naturel. Google comprenait de mieux en mieux nos requêtes. Il interprétait, corrigeait, rapprochait, proposait. Mais il nous répondait encore par SERP interposées, c’est-à-dire par des pages de résultats et des liens classés selon des logiques que nous pouvions au moins essayer de distinguer.
Avec l’IA générative accessible par simple prompt, nous avons franchi un cap. La réponse n’est plus seulement une liste de chemins possibles. Elle devient une formulation directe. L’IA nous répond. Elle nous “parle”. Et, en retour, elle nous “écoute”.
Bien sûr, l’écoute n’est pas nouvelle. Les moteurs, les plateformes, les systèmes d’exploitation, les passerelles, les objets connectés nous écoutaient déjà, parfois activement, parfois passivement. Nous le savions. Nous faisions avec. Cette écoute de lurker, tapie dans l’arrière-plan, alimentait déjà des suggestions, des profils, des préférences supposées. Mais elle ne prenait pas encore cette forme dialoguée, presque familière.
Là, quelque chose change dans la perception. Nous ne cherchons plus seulement une information : nous échangeons avec une présence textuelle. Nous ne parcourons plus seulement des sources : nous recevons une synthèse. Et cette synthèse, parce qu’elle nous arrive sous forme de phrases, sous forme de contenus générés, ajoute à chaque échange une matière supplémentaire. Nouvelle. Vraie… ou fausse… peu importe… de la matière est ajoutée.
La part humaine dans ce que la machine avale
Au début, l’essentiel de ce que l’IA avalait provenait de productions humaines. Peinture, musique, films, textes, poésie, articles, statistiques, archives, courriers, commentaires, pensées dispersées. Même les données les plus froides avaient été collectées, organisées ou annotées par des humains, dans un contexte donné, avec des intentions, des biais, des lacunes.
Cela ne signifie pas que tout était pur, juste ou vrai. Les productions humaines ont toujours contenu de l’erreur, de l’approximation, de la subjectivité, de la manipulation, de la répétition, du mauvais goût, de la fatigue et de la mauvaise foi. Mais elles portaient encore une empreinte humaine directe, même confuse. Elles provenaient d’expériences, de cultures, de métiers, de gestes, de maladresses…
Désormais, l’IA ne se contente plus de restituer ou de recomposer cette matière. Elle produit à son tour du contenu. Du texte, des images, du son, de la vidéo, des résumés, des variantes, des réponses… Et ce contenu rejoint la masse déjà disponible. Il entre dans le grand bain. Il devient alors consultable, copié, repris, indexé, réinjecté.
C’est là que la question devient plus trouble. Si une part croissante du contenu disponible est produite par l’IA, alors l’IA commence aussi à se nourrir d’elle-même. La part humaine ne disparaît pas d’un coup. Elle se dilue. Elle se lisse. Elle se mélange. Elle s’IAmorphise… et nous, en retour, nous l’appauvrissons peut-être encore.
Faut-il alors sortir du système… tout arrêter ?
La tentation existe. Dire qu’il faudrait arrêter. Ne plus utiliser l’IA. Couper l’ordinateur. Déposer le smartphone. Sortir des réseaux. Revenir à une périphérie locale, courte, analogique. Retrouver des gestes plus lents, plus incarnés, moins capturés. Après 60 ans de réflexion, devenir Dave, face à HAL ! Après tout… pourquoi pas ?
Mais je ne crois pas que ce soit aussi simple. Et surtout, du moins en ce qui me concerne, je ne crois pas être capable de tenir cette posture sans mensonge. Je peux questionner l’IA, m’en méfier, en critiquer certains usages, refuser certaines facilités. Mais je ne vais pas cesser de l’utiliser. Quoi qu’il en coûte, quoi qu’il advienne … et ce “coût” n’est pas seulement moral ou intellectuel, il est aussi énergétique, matériel, écologique… je sais déjà que, d’une manière ou d’une autre, je continuerai.
C’est peut-être là que commence vraiment cette réflexion. Pas dans une dénonciation, pas dans un manifeste, ni dans un pamphlet, pas dans une grande phrase contre l’époque. Plutôt dans un aveu. Une mise à plat. Peut-être même une forme de culpabilité. Je sais ce que cet outil peut affaiblir si je lui laisse trop de place. Je sais aussi ce qu’il peut ouvrir lorsque je le tiens à distance suffisante, comme un outil et non comme une conscience.
C’est peut-être aussi pour cela que je retarde la lecture du livre « Le désert de nous-mêmes » d’Éric Sadin, peut-être que je crains de découvrir ce que je n’ai pas encore pleinement perçu, et qui me ferait renoncer à l’usage… Alors, pour l’instant, je me réfugie ailleurs : dans « Les Mots » de Jean-Paul Sartre, pour justement ces mots qui habillent habilement le texte d’une histoire simple, et dans « La Chute » d’Albert Camus, parce que je me sens plus proche de sa prose où, là encore, l’histoire qu’il raconte nous met face à notre réalité d’une manière crue et charnelle.
Cette contradiction n’est pas confortable. Mais elle me semble plus honnête que les postures tranchées. Nous sommes nombreux à en être là : critiques, inquiets, parfois fascinés, et pourtant nous sommes toujours et encore des utilisateurs.
Un soir d’orage dans les Cévennes
J’avais déjà eu à faire ce choix alors que Google n’existait pas encore… que l’IA appartenait encore aux romans d’anticipation… je repense souvent à ce soir d’orage dans les Cévennes. Ce soir d’automne 1994. L’électricité était tombée. Le Quadra s’était arrêté. L’écran était redevenu noir, comme la nuit autour, seulement traversée par des éclairs éblouissants. Quelques minutes plus tôt, je travaillais sous Illustrator 5.0. Et puis, d’un coup, plus rien. Le silence. L’obscurité.
À la lueur d’une bougie, j’ai continué le dessin que je faisais sur l’ordinateur. À la main. Avec un crayon. Sur du papier. Aidé de ma mémoire et de cette envie de dessiner, de produire, de créer.
Alors la question s’est imposée, presque brutalement : à quoi bon utiliser un ordinateur pour faire ce que je faisais déjà sans lui ? Pourquoi le rallumer ? Pourquoi revenir à l’écran, au logiciel, au fichier, à l’interface ? Si le geste existait déjà, si la main savait déjà… pourquoi ajouter cette couche ?
La lumière est revenue… J’ai regardé l’ordinateur… Et… je l’ai rallumé. Non sans m’être questionné. Non sans sentir que quelque chose venait de basculer. Je savais ce que je faisais. J’avais choisi.
L’ordinateur n’effaçait pas mon geste. Il le déplaçait. Il l’augmentait parfois. Il le contraignait aussi… Il me fallait simplement ne pas l’oublier.
Faut-il voir l’ombre de Méphistophélès qui se dissimule derrière le noir de la dalle, prêt à nous tendre le pacte à signer… nous promettant d’aller plus loin, de dépasser nos limites… de tutoyer la connaissance, les réponses, la facilité… ?
Paul, le web et la plage californienne
Paul m’avait prévenu. Ou plutôt, il m’avait informé. Il savait que le web naissant en Californie n’allait pas rester indéfiniment sur une plage du Pacifique, bercé par des couchers de soleil sur l’autoroute numéro 1. Il y avait dans cette naissance quelque chose de fragile, d’ouvert, presque naïf parfois, mais aussi une puissance de changement immense.
Le web n’allait pas rester un espace d’expérimentation pour quelques passionnés. Il allait devenir une infrastructure. Un marché. Une mémoire. Un territoire de conflits, d’apprentissage, de commerce, de création, de surveillance, de dépendance…
Et peut-être que nous avons vécu la même chose avec l’IA, mais en accéléré. Ce qui semblait d’abord réservé aux laboratoires, aux démonstrations techniques, aux discussions spécialisées, est entré dans les usages courants presque sans transition. Nous sommes passés du “cela existe” au “cela est accessible” en un temps très court.
Or quand une technologie entre dans le quotidien, elle cesse d’être seulement un sujet technique. Elle devient une question de culture. De posture. D’éducation. Elle transforme ce que nous appelons savoir, produire, chercher, vérifier, écrire, décider.
Antoine, les portes logiques et l’interrupteur trop intelligent
Quelques années avant cela, dans mes années de lycée, il y avait Antoine. À l’époque, je ne me permettais pas de l’appeler Antoine. Je l’appelais Monsieur. Et nous, ses élèves, nous l’appelions “trois cases”. C’était notre professeur de logique et d’électronique naissante.
Les transistors et les amplificateurs opérationnels ne s’étaient pas encore miniaturisés au point de devenir révolutionnaires, même s’ils l’étaient déjà face aux tubes électroniques qu’ils remplaçaient peu à peu.
Comme chaque année, en cycle de fin d’étude, il nous fallait réaliser un circuit entièrement conçu : conceptualisation, schéma, calculs, circuit sur calque, photographie, UV, plaque de cuivre attaquée au perchlorure de fer, montage des composants, réalisation, tests. Il fallait penser avant de fabriquer. Et fabriquer pour vérifier si la pensée tenait.
Les collègues, les autres classes, tout le monde semblait occupé à produire le meilleur orgue lumineux, ces fameux spots psychédéliques. Tous étaient attirés par l’aspect festif de leurs créations… Moi, j’étais attiré par un outil plus obscur, plus cérébral peut-être. Je voulais concevoir un système qui allumerait automatiquement la lumière de ma chambre lorsque j’y entrerais, et l’éteindrait lorsque j’en sortirais.
Mais pas comme un simple interrupteur piloté. Ce serait trop facile. Il fallait que le système tienne compte de plusieurs paramètres : faisait-il jour ou nuit ? Les volets étaient-ils ouverts ou fermés ? Comment différencier la clarté produite par l’ampoule de celle venant de l’extérieur, ou d’une autre source ? Quand une personne entrait ou sortait, y avait-il déjà quelqu’un dans la pièce ?
Bref. La simplicité du besoin ouvrait une complexité presque infinie.
Le moment où le système commence à savoir
Je passais mes journées de travaux pratiques sur un simulateur, à activer des portes AND, OR, NAND, des triggers de Schmitt… à câbler des voyants, à relier des associations avec des câbles jack prévus à cet effet. J’arrivais presque toujours au but, mais… je découvrais encore un nouveau paramètre à prendre en compte. Il fallait alors modifier, compléter, intégrer, résoudre… C’était passionnant…
Un jour Antoine m’a dit quelque chose de très simple. Ton système est bien, c’est intéressant. Donc, pour allumer ou éteindre, le système doit savoir s’il y a quelqu’un dans la pièce.
Bien sûr… C’était évident… Pourquoi me posait-il cette question ?
Pourquoi me donnait-il cela à réfléchir ? Je cherchais une solution logique à un problème domestique. Lui pointait autre chose. Il déplaçait la question. Il ne parlait plus seulement du circuit, ni du relais, ni de l’ampoule. Il parlait de ce que le système devait connaître pour agir.
Longtemps après… des années après… j’ai compris… En fait, le système sait s’il y a quelqu’un dans la pièce.
Alors l’IA dans tout cela ? …
Alors, comment devons-nous regarder la technologie, et plus particulièrement l’IA, qui en est aujourd’hui la forme la plus troublante ? Comme une entité à bannir ? Comme un outil à utiliser ? Comme une présence à adopter ? Ou comme un système avec lequel il nous faut apprendre à négocier ce que nous acceptons de lui confier ?
N’oublions pas que l’IA n’est qu’un catalyseur… la goutte qui vient cristalliser l’ensemble de ce que la technologie a façonné… l’IA n’est pas seule… à ses côtés, il y a les réseaux qui l’alimentent, l’internet qui relie, les ordinateurs qui contiennent, diffusent, engloutissent, administrent, et sans lesquels nous ne savons presque plus faire…
Et puis… et puis il y a surtout nous… nous qui les utilisons, les alimentons… leur déléguons une grande partie de nous-même… notre train de vie… nos choix d’énergie et de consommation…
Il nous incombe de choisir… de décider… de nous positionner… tout n’est pas noir, tout n’est pas blanc… il y a juste ce curseur que nous pouvons encore déplacer, entre l’usage conscient et l’abandon pur et simple… il faut parfois revenir à ce que nous sommes… réellement… et ce qui nous distingue… la pensée… et jusqu’à présent, cette pensée nous appartient… essayons de reconnaître à quel moment nous commençons à la déléguer…
Alors… alors… !!!
Que faisons-nous de la beauté d’un simple texte, de la douceur d’un mot, de la fragilité d’un instant, du soupir qu’évoque une émotion, de la souffrance solitaire qui parfois nous pousse à créer, à nous abandonner, à nous mettre à nu, sans pudeur, à revenir à l’essence même de ces sentiments qui font de nous des êtres humains avec nos forces, avec nos faiblesses…
Nous avons le choix… pourvu que ce choix nous appartienne encore.

